Le Lucernois dirigera samedi à Lausanne un concert dédié aux bandes originales de Hans Zimmer et John Williams. Son talent est si reconnu que la Mecque du cinéma fait régulièrement appel à lui.
Ils ne courent pas les rues, les chefs d’orchestre, à entretenir une relation aussi étroite avec Hollywood que le lucernois Ludwig Wicki. Ce spécialiste de la musique de la Renaissance et des chants grégoriens, professeur de trombone et de musique de chambre à la Haute Ecole de Lucerne, mais aussi de direction d’orchestre à la Haute
Ecole des arts de Berne, est avant tout un passionné de musique de film. Et ce depuis la découverte de la bande originale du film Le Bon, la brute et le truand, d’Ennio Morricone, avant même d’avoir pu coller des images dessus.
Il avait 13 ans et ne s’est jamais vraiment remis des sonorités déployées par le génie italien. Vingt-six ans plus tard, en 1999, il créait le 21st Century Orchestra, un ensemble de près de 150 musiciens spécialisé dans les musiques de film. C’est avec lui qu’il donnera ce samedi à Lausanne, avant le KKL de Lucerne les 11 et 13 mai, un concert intitulé The Sound of Hans Zimmer & John Williams. Au programme? Des titres de Harry Potter, Amistad, Gladiator, Wonder Woman, Star Wars, Dune… «Ce sont deux compositeurs très différents l’un de l’autre, explique-t-il. John Williams est un fantastique orchestrateur, très classique dans l’âme. Il écrit des choeurs somptueux, entre Prokofiev et Tchaïkovski. Hans Zimmer, lui, nous accroche avec de magnifiques atmosphères constituées de sons très originaux. Et c’est ce mélange qui rend ce concert si intéressant.»
Né en 1960 à Hellbühl, le Lucernois fait pourtant ses gammes sur une note typiquement folklorique, entre la Ländlermusik, le yodel et la fanfare. «Mes parents étaient agriculteurs et j’ai passé mon enfance à la ferme. Mon père
jouait de la trompette, mon grandpère de l’accordéon… Pendant longtemps, je n’ai connu que ce type de musique. J’étais doué au trombone et à la trompette et j’ai entamé des études de musique. C’est là que j’ai découvert Mozart et le classique, puis l’opéra au Conservatoire… Et mon premier film, je ne l’ai vu qu’à 15 ans!»
Invention des «cinéconcerts»
Mais s’il entretient aujourd’hui une relation si étroite avec la Mecque du cinéma, c’est aussi parce qu’il est le premier à avoir lancé, en 2008, un concept aujourd’hui largement popularisé: les live to projection, qui mêlent cinéma et concert avec un grand orchestre symphonique jouant la partition complète d’un film, en direct, pendant la projection
de celui-ci. Le KKL organise régulièrement ce type de spectacle – souvent à guichets fermés – qui apporte un relief et une énergie extraordinaires au film.
«Certaines compositions sont les égales de grandes oeuvres de Wagner ou Bach» LUDWIG WICKI, CHEF D’ORCHESTRE
«En réalité, c’est Howard Shore [compositeur de la trilogie du Seigneur des anneaux] qui en a été l’instigateur. Fin 2007, on répétait ensemble à Lucerne un concert autour de son travail et je lui disais à quel point j’adorerais un jour
jouer toute la musique d’un film et, quelques mois plus tard, il me proposait de jouer Le Seigneur des anneaux en live pendant la projection. Deux mois plus tard, on faisait la première mondiale au KKL.» Depuis, Ludwig Wicki a déjà joué la trilogie complète plus de 40 fois à travers le monde, entre New York, Londres et Sydney, ou encore à Barcelone il y a deux semaines de cela.
Face au succès rencontré, son nom commence alors à circuler à Hollywood et Disney lui propose de jouer plusieurs films de la saga Pirates des Caraïbes, puis Fantasia, avant que le compositeur Michael Giacchino ne lui mette le grappin dessus pour organiser des séances de ses Star Trek ou encore de Ratatouille. Suivront Titanic, Gladiator et beaucoup d’autres. «Je rêve maintenant d’interpréter Da Vinci Code. La musique de Hans Zimmer est fantastique, avec des choeurs formidables. Malheureusement, mes producteurs ne sont pas convaincus de la popularité du film…»
En studio à Abbey Road
A côté de cela, les compositeurs hollywoodiens lui confient aussi régulièrement la baguette lors de l’enregistrement des bandes originales de leurs films. Il a ainsi notamment dirigé aux studios Abbey Road, à Londres, les musiques des deux derniers Jurassic World. Tout comme celle de The Batman l’an passé, ou encore de Jupiter: Le destin de l’univers en 2015. «C’est un travail intense. On n’a en général que huit ou neuf jours pour enregistrer. Mais les musiciens sont d’une précision folle. A 9h, vous arrivez au studio, vous découvrez la partition, et peu importe le niveau de difficulté, ils la jouent de manière parfaite du premier coup. C’est fascinant. Après, c’est à moi en tant que chef d’orchestre de donner le tempo: d’apporter de la passion, de la tension… Le réalisateur et le compositeur sont de toute façon là pour me guider: là c’est trop fort, ici trop sombre, on devrait essayer avec un trombone en moins…»
Samedi, au Théâtre de Beaulieu, il retrouvera donc son 21st Century Orchestra, créé à l’époque pour démocratiser la musique de film, amener le genre dans les grandes salles de concert. «Pour moi, c’est un pont entre deux mondes. A
une époque, le genre était un peu méprisé par les musiciens habitués à jouer du classique. Or pour moi certaines compositions sont vraiment l’égal de grandes oeuvres de Wagner ou de Bach.»
© Christophe Pinol


















































































